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vendredi 26 décembre 2025

Veiller sur elle J.B. Andrea

Ils sont trente-deux. Trente-deux à habiter encore l'abbaye en ce jour d'automne 1986, au bout d'une route à faire pâlir ceux qui l'empruntent. En mille ans, rien n'a changé. Ni la raideur de la voie ni son vertige. trente-deux coeurs solides, -il faut l'être quand on vit perché au bord du vide- , trente-deux corps qui le furent aussi, dans leur jeunesse. Dans quelques heures, ils seront un de moins.                                                      Les frères forment un cercle autour de celui qui s'en va. Il y a eu bien des cercles, bien des adieux, depuis que la Sacra desse ses murs au-dessus d'eux. Il y a eu bien des moments de grâce, de doutes, de corps arc-boutés contre l'ombre qui vient. Il y a eu et il y aura d'autres départs, ils attendent donc patiemment.

 C'est l'histoire de Mimo et Viola, nés en 1904, deux êtres qui n'auraient jamais du se rencontrer lorsqu'ils avaient treize ans : lui né dans l'indigence, élevé dans l'atelier d'un oncle sculpteur alcoolique ; elle dans la famille la plus puissance de Ligurie. Deux opposés polaires enfermés dans leur corps, elle dans son corps de femme alors qu'elle rêve grand et anticonformiste ; lui souffrant de nanisme alors qu'il entend maitriser les blocs de marbre pour devenir sculpteur. Le roman s'ouvre en 1986. Mimo, au seuil de sa vie dans une abbaye piémontaise où il vit reclus depuis une quarantaine d'années sans avoir prononcé ses voeux, se remémore le fil de sa vie, sa relation singulière avec Viola et l'histoire de son chef d'oeuvre : une mystérieuse statue, troublant quiconque la voyait au point que le Vatican a décidé de la soustraire à la vue de tous. 

Embarquée et enthousiaste au début, je me suis essoufflée bientôt devant trop d'effets, trop de péripéties,trop de revirements. Trop de beuveries, trop de fuites, trop de personnages entrevus , oubliés, revenant brusquement figurer brièvement dans cette fresque ambitieuse, survoltée...et survolée. Peu crédible, le revirement spectaculaire de Mimo refusant soudain les honneurs fascistes après en avoir profité. Peu fondamental son rapport à l'art, noyé dans l'ivresse et la course aux honneurs,aux commandes. Gratuites ou incohérentes, les transformations successives de Viola qui semblait si soucieuse de son intégrité, si solide dans ses orientations. 


mercredi 6 mars 2024

Renata n'importe quoi C.Guérard

Un jour je leur ai dit J'en ai assez je pars, ils m'ont dit Non, vous n'allez pas faire ça, et où allez-vous aller, j'ai dit Je ne sais pas, et ils m'ont dit Et où allez -vous habiter et avec quel argent allez-vous vivre, j'ai dit J'ai des économies, Madame a dit Des économies, des économies, ça n'est pas assez pour trouver un logement, mais le logement ça m'était égal j'irais n'importe où, Sur un banc, a dit Madame, sur un banc, c'est ce qui vous attend, On ne part pas ainsi, a dit Monsieur, c'est de la folie, il faut continuer à travailler, a dit Monsieur, là ou ailleurs mais travailler, alors j`'ai dit Travailler pourquoi, avec mon argent qui dort dans une boîte et moi toujours dans quatre murs que je n'aime jamais, Il y a des portes, c'est fait pour partir, les portes, j'ai dit, Mais les portes c'est aussi fait pour entrer, a dit Monsieur, Laisse-la, Madame a dit, tu vois bien qu'elle veut partir, Vous voulez partir pour aller ailleurs, a demandé Monsieur, ailleurs qu'est ce qu'il voulait dire ailleurs, ailleurs cela veut dire tant de choses, ailleurs, Ailleurs, j'ai demandé, Ailleurs dans une autre place, a dit Madame, J'ai dit Non, je veux être une libre, me promener , regarder...

C'est un monologue intérieur, ininterrompu, qui dure environ quarante huit heures, celui d'une femme simple qui en a assez et qui part. On entend d'abord sa jubilation et sa fierté de planter là sa patronne, la concierge de l'immeuble, les commerçants de sa rue qui ne comprennent pas ce qui lui prend tout à coup. Puis, ses étonnements comiques, ses bonheurs touchants (un banc, une rose, une pomme). Plus tard, sa rage et sa révolte, quand des personnes qu'on dit bien intentionnées tentent de mettre un terme à son envol, en la réinsérant malgré elle.
L'auteur joue avec une ponctuation réduite au strict minimum (la virgule) pour rendre à l'écrit le flot des pensées de son héroïne. La virgule pour la respiration, ce à quoi on s'habitue très vite. Marquant

samedi 15 avril 2023

Novembre C. Jimenez

Novembre ne se déroule que sur cinq jours, et ne se consacre qu’à l’enquête et rien d’autre. On suit le déroulé des recherches menées par les membres des services de la SDAT (Sous-direction anti-terroriste), on y découvre leur méthodologie mais aussi leurs erreurs et leurs improvisations. Le film est une poursuite effrénée et les policiers sont dans un tunnel durant toute la durée. On sent la pression qui s’exerce sur leurs épaules, leur obligation de résultat face à une menace toujours présente et prête à frapper encore, mais nous ne découvrons rien de leur vie en dehors de leur travail, et de l’impact de celui-ci sur leur entourage.

Difficile de s’attacher aux différents personnages à l’œuvre, puisque peu de matière nous permet de cerner leur personnalité. On comprend le rôle de chacun, mais ça ne va guère plus loin. Il n’y a que les personnages d’Anaïs Demoustier et Lyna Khoudri qui parviennent à nous toucher réellement. La première dans le rôle d’une jeune policière qui doit surmonter ses erreurs de débutantes pour trouver la force de suivre ses convictions. La deuxième dans celui d’une citoyenne dépassée par les évènements et embarquée dans cette affaire malgré elle. Mais pour ce qui est des autres membres de la SDAT, ils n’ont malheureusement que des rôles purement fonctionnels.

La vraie limite de Novembre concerne sa nature même et en particulier son absence de réel point de vue. À trop vouloir éviter la polémique , le réalisateur marseillais oublie d’apporter un regard sur les évènements, autre qu’une compilation des faits. C’est sans doute intéressant pour quiconque ne connaîtrait pas les détails de l’affaire, mais tous ceux qui ont suivi le dossier, lu des articles de presse, n’apprendront pas grand chose, et le film ne propose pas de réflexion ou de parti pris qui pourrait compenser cet état de fait. Le film ne s’interroge ainsi jamais sur d’éventuels dysfonctionnements des services de sécurité, ni sur la réaction de la société qui a suivi. Hormis une qualité de mise en scène notable et l’aspect d’un thriller plutôt efficace, on ne voit pas bien ce que le film apporte de plus sur le sujet que n’aurait pu le faire un documentaire.

mardi 7 mars 2023

Le grand monde P. Lemaitre

Au fil des années, la procession familiale qui empruntait l'avenue des Français avait connu bien des variantes, mais jamais encore elle n'avait pris l'allure d'un cortège funèbre. Au détail près qu'elle était bien vivante, il semblait,  cette année, qu'on emmenait Mme pelletier à sa dernière demeure. Son mari, lui, comme à son habitude, marchait en tète d'un pas d'autant plus solennel que son épouse se traînait loin derrière et ne cessait de s'arrêter pour adresser à son fils Etienne le regard d'une agonisante qui supplie qu'on l'achève. Derrière eux, Jean  dit Bouboule, en digne aîné, avançait d'un pas raide, sa petite épouse Geneviève trottinant à son bras. François fermait la marche en compagnie d'Hélène.

L'époque (les 30 glorieuses) est narrée avec précision , les personnages sont hauts en couleurs, il y a la guerre (toujours), des meurtres, une escroquerie, quelques trahisons et de l'amour. Beaucoup d'amour. Ce roman est un véritable condensé des passions humaines par l'entremise d'une famille, les Pelletier père et mère et de leurs 4 enfants : Jean, François, Étienne et Hélène. C'est dépaysant (on voyage de Beyrouth à Paris en passant par Saïgon), virevoltant, addictif.

lundi 2 janvier 2023

Changer: méthode E. Louis

Il est minuit trente-trois  et je commence à écrire depuis cette chambre sombre et silencieuse. Dehors à travers la fênetre ouverte j'entends des voix dans la nuit et les sirènes de police, au loin. J'ai vingt six ans et quelques mois, la plupart des gens diraient que ma vie est devant moi, que rien n'a commencé encore et pourtant je vis depuis longtemps déjà avec l'impression d'avoir trop vécu; j'imagine que c'est à cause de ça que le besoin d'écrire est si profond, comme une manière de fixer le passé dan l'écrit, et par là, je suppose, de s'en débarrasser; ou peut-être, au contraire, que le passé est tellement ancréen moi maintenant qu'il m'impose de parler de lui, à tous les instants, à chaque occasion, qu'il a gagné sur moi et qu'en croyant m'en débarrasser je ne fais que renforcer son existence et son empire sur ma vie, peut-etre que je suis pris au piège- je ne sais pas.

Changer : méthode est le récit fascinant et bouleversant de ce “comment changer” – de nom, de corps, d’accent, de tout – pour changer de vie, échapper à la pauvreté mais aussi à la violence, à l’exclusion. Il y a d’abord l’homosexualité comme moteur : parce que quand on est moqué, incompris, traité de “grosse pédale”, humilié, privé d’un espace pour que son désir et sa liberté s’exercent, on va chercher ailleurs, on veut fuir. Et puis il y a les rencontres, les passeurs : l’amitié fusionnelle avec Elena, une jeune fille dont la mère lit, écoute de la musique classique, issue d’une famille pour qui l’art et la culture vont de soi, contrairement au milieu de l’auteur. Il y a une conférence de Didier Eribon à Amiens, où celui qui s’appelle encore Eddy Bellegueule étudie, qui se transformera en lien intellectuel, puis en amitié ; il y a les hommes rencontrés qui vont l’aider socialement.Il y a surtout l’art d’imiter ceux et celles que l’on admire pour devenir comme eux·elles. Il y a le pari sur les études, le travail forcené, Paris comme phare dans la nuit, le désir obsessionnel de se réinventer, la littérature comme arme ultime pour exister.

dimanche 11 décembre 2022

Miroir de nos peines P.Lemaitre

Ceux qui pensaient que la guerre commencerait bientôt s`´etaient lassés depuis longtemps,M.Jules le premier. Plus de six mois après la mobilisation générale, le patron de la petite Bohème, découragé, avait cessé d'y croire: A longueur de service, Louise l'avait mème entendu professer qu'en réalité "cette guerre, personne n'y avait vraiment cru". Selon lui, ce conflit n'était rien d'autre qu'une immense tractation di`plomatique à l'échelle de l'Europe, avec des discours patriotiques spectaculaires, des annonces tonitruantes, une gigantesque partie d'échecs dans laquelle la mobilisation générale n'avait été qu'un effet de manches supplémentaire.  Il y avait bien eu quelques morts ici et là-"davantage, sans doute, qu'on nous le dit!", -cette agitation dans la Sarre, en septembre, qui avait coûté la vie à deux ou trois cents bonshommes, mais enfin, "c'est pas ça une guerre!" disait-il en passant la tête par la porte de la cuisine. 

Troisième et dernier roman de sa saga romanesque "Les Enfants du désastre". Après "Au-revoir là-haut" et "Couleurs de l’incendie", il clôt sa trilogie dans la France de 1940, de la drôle de guerre à l’exode. Il y a un vrai rythme et une vraie tonalité. Son personnage, Désiré Migault, s'invente sans arrêt des identités. C'est un faux avocat, un faux médecin, un faux instituteur, un faux chirurgien, un faux préposé à la censure, à la propagande, un faux aviateur. Surtout, là où il m'enchante, c'est en faux curé : il est extraordinaire ! Et les personnages les plus attachants sont les moins recommandables, c'est ça qui est assez beau : Désiré, Raoul le voyou, Jules le bistrotier et bien sûr, Louise qui, elle, est très recommandable et qui est au-dessus du lot. Un roman passionnant dont on regrette de tourner la dernière page...

mardi 8 mars 2022

La plus secrète mémoire des hommes M.Mbougar Sarr

27 août 2018 D'un écrivain et de son oeuvre, on peut au moins savoir ceci: l'un et l'autre marchent ensemble dans le labyrinthe le plus parfait qu'on puisse imaginer, une longue route circulaire, où leur destination se confond avec leur origine: leur solitude.

Je quitte Amsterdam. Malgré ce que j'y ai appris, j'ignore toujours si je connais mieux Elimane ou si son mystère s'est épaissi. Je pourrais convoquer ici le paradoxe de toute quête de connaissance: plus on découvre un fragment du monde, mieux nous apparaît l'immensité de l'inconnu et de notre ignorance; mais cette équation ne traduirait encore qu'incomplètement mon sentiment devant cet homme. Son cas exige une formule plus radicale, c'est à dire plus pessimiste quant à la possibilité même de connaître une âme humaine. La sienne ressemble à un astre occlus; elle magnétise et engloutit tout ce qui s'en rapproche. On se penche un temps sur sa vie et, s'en relevant, grave et résigné et vieux, peut-être mieux désespéré, on murmure. sur l'âme humaine, on ne peut rien savoir, il n'y a rien à savoir.

Interview France Culture  Retrouver Elimane, le Rimbaud nègre, n'est que le prétexte pour écrire sur la littérature, l'amour, les racines et le déracinemnt, l'Afrique et la littérature. Ce roman est inventif dans la forme et dans le fond. Il est composé de trois livres qui sont trois temps de la quête de Diégane, principal narrateur, mêlant personnages, époques, lieux, témoignages vécus et racontés, rationalisme et traditions africaines. Il imbrique et dévoile très subtilement, par le récit, le dialogue, les lettres retrouvées ou perdue, le chemin personnel et littéraire de cet auteur mystérieux, dont l'œuvre unique interroge tous ceux qui l'ont côtoyé, singulièrement Diégane, sur la vocation de l'écrivain et le sens de son engagement. Le début de l'histoire, quand Diégane décide de partir à la recherche de cet homme effacé de l'histoire, m'a paru long tant la mise en place des décors semblait nous éloigner du sujet. Pour autant, cela vaut la peine de poursuivre car certains chapitres sont passionnants et surprenants d'inventivité - pour avancer sur les traces de cet auteur perdu.

Ce roman est inspiré du destin tragique de l’écrivain malien Yambo Ouologuem, vainqueur du prix Renaudot en 1968 pour son premier roman Le Devoir de violence. Il lui est très vite reproché d’insinuer que des chefs locaux ont contribué au colonialisme en Afrique et d’avoir plagié des extraits de romans connus, de la Bible ou du Coran. Le contexte de la décolonisation et des indépendances des années 60/70 lui ont valut le reproche ultime d’être un traître à l’identité africaine.


lundi 28 février 2022

Les Illusions perdues Xavier Giannoli

France 2021 Politique 2h29 Réalisateur Xavier Giannoli Avec Benjamin Voisin, Cécile de France, Xavier Dolan, Gérard Depardieu.

Au 19eme siècle, Lucien, jeune poète, a de grandes espérances : quitter la province et se forger un destin à Paris, avec l’aide de sa protectrice. Il y découvre les coulisses d’un monde où les profits et les faux-semblants font la loi, où tout s’achète et se vend, la littérature comme la presse, la politique comme les sentiments, les réputations comme les âmes. Avec un trio de jeunes acteurs époustouflants  il réussit à échapper à la pesanteur des films en costumes en plongeant son spectateur dans l'effervescence de la Restauration. Tout va vite, les voitures à cheval dans les rues de Paris, les sentiments, les plaisirs, les fausses nouvelles, les ragots... Sa description de la montée du capitalisme et la main mise des riches sur les journaux parle aussi, bien sûr, de notre époque. C'est drôle, cruel et finalement d'une grande noirceur, la perte des illusions d'un jeune homme. « C’est peut-être beau de perdre ses illusions si ça permet de commencer à vivre ».


lundi 14 février 2022

Les prénoms épicènes A. Nothomb

Il ne décolère pas. Décolérer est ce verbe qui ne tolère que la négation. Vous ne lirez jamais que quelqu'un décolère. Pourquoi? Parce que la colère est précieuse, qiui protège du désespoir.

Dans une relation aux airs de prise d'otage, Claude et Dominique (qui portent des prénoms épicènes, c'est-à-dire qui peuvent être utilisés autant au masculin qu'au féminin) mènent une vie basée sur le mensonge. Jusqu'au jour où les sombres motivations de Claude sont dévoilées au grand jour. À la fin, comme dans n'importe quel conte moraliste, les méchants seront punis et les gentils s'en sortiront. Nothomb signe ici un roman divertissant, mais sans plus, un roman qu'on oublie
dès la dernière page lue

dimanche 13 février 2022

L'anomalie H. Le Tellier

Tuer quelqu'un, ça compte pour rien. Faut observer, surveiller, réfléchir, beaucoup, et au moment où, creuser le vide. Voilà. Creuser le vide. Se débrouiller pour que l'univers rétrécisse, rétrécisse jusqu'à se condenser dans le canon du fusil ou la pointe du couteau. C'est tout. Ne pas se poser de questions, ne pas se laisser guider par la colère, choisir le protocole, agir avec méthode. Blake sait faire ça, et depuis tellement longtemps qu'il ne sait plus qaund il a commencé à savoir. Après, le reste vient tout seul. 

En juin 2021, un long-courrier débarque à New York après de fortes turbulences. A son bord se trouvent des centaines d'hommes et de femmes dont un tueur à gages, un chanteur nigérian, une brillante avocate et un écrivain confidentiel soudain devenu culte.
Suis bėotienne grave, je n’ai RIEN compris, alors que les deux premières parties étaient captivantes, tout à coup j’ai décroché, c’est quoi au juste l’idée, ou l’embrouille ? Prix Goncourt 2020

mercredi 28 juillet 2021

Mémoires d’Hadrien M. Yourcenar

Mon cher Marc, 

Je suis descendu ce matin chez mon médecin Hermogène, qui vient de rentrer à la Villa après un assez long voyage en Asie. L’examen devait se faire à jeun: nous avions pris rendez-vous pour les premières heures de la matinée. Je me suis couché sur un lit après m’être dépouillé de mon manteau et de ma tunique. Je t’épargne des détails qui te seraient aussi désagréables qu’à moi-même, et la description du corps d’un homme qui avance en âge et s’apprête à mourir d’une hydropisie du coeur. Disons seulement que j’ai toussé, respiré et retenu mon souffle selon les indications d’Hermogène, alarmé malgré lui par les progrès si rapides du mal, et prêt à en rejeter le blâme sur le jeune Iollas qui m’a soigné en son absence. Il est difficile de rester empereur en présence d’un médecin, et difficile aussi de garder sa qualité d’homme. L’oeil du praticien en voyait en moi qu’un monceau d’humeurs, triste amalgame de lymphe et de sang. Ce matin, l’idée m’est venue pour la première fois que mon corps, ce fidèle compagnon, cet ami plus sûr, mieux connu de moi que mon âme, n’est qu’un monstre sournois qui finira par dévorer son maître.

«... Je me sentais responsable de la beauté du monde», dit ce héros dont les problèmes sont ceux de l'homme de tous les temps : les dangers mortels qui du dedans et du dehors menacent lescivilisations, la quête d'un accord harmonieux entre le bonheur et la «discipline auguste», entre l'intelligence et la volonté.

vendredi 16 avril 2021

No todo el mundo puede ser huérfano Chiens de Navarre

1h35 mise en scène Jean Christophe Meurisse Interprètes Lorella Cravotta, Charlotte Laemmel, Vincent Lécuyer, Hector Manuel, Olivier Saladin, Judith Siboni et Lucrèce Sassella (en alternance), Alexandre Steiger

91% des français affirment que la présence quotidienne de leur entourage familial apparaît comme étant essentielle. Je me sens bien souvent un égaré des 9% restants. Personnellement je n’ai jamais vraiment cru à la notion de famille tant mon passé de ce point de vue là n’est pas loin d’un désastre structurel et affectif. Et paradoxalement, le projet, l’idée même me bouleverse puisque j’ai fondé moi-même une famille. J’aurais pu utiliser mon pouvoir bien humain de dire non à la conception mais j’ai dit oui. Pour perpétuer quoi ? Des réveillons de Noël ? Des otites ? De l’amour ? Ce spectre large d’émotions que m’offre cette nouvelle recherche intime et spectaculaire est le point de départ idéal pour tenter de comprendre ce que représente cette société intime, étrange et violente à la fois.  Drôle, irreverente et pour une fois pas de nus féminins.


mercredi 4 mars 2020

Hors norme Nakache/Toledano

2019 France114 min. Directeurs Olivier Nakache et Eric Toledano Avec Vincent Cassel, Reda Kateb, Hélène Vincent, Alban Ivanov, Aloïse Sauvage, Bryan Mialoundama.
C'est un film ambitieux qui  entremêle trois sujets qu’on qualifiera de sensibles. Les adolescents autistes ; les jeunes des quartiers ; les relations judéo-arabes. Rien de moins. Donc, pour commencer, un tandem archi-complémentaire  d’un côté, Bruno (Vincent Cassel), juif observant, gros tchatcheur, gros fonceur, gros embrouilleur ; de l’autre, Malik (Reda Kateb), musulman sans ostentation, carré, direct, solide. Bruno et Malik vivent depuis 20 ans dans un monde à part, celui des enfants et adolescents autistes. Au sein de leurs deux associations respectives, ils forment des jeunes issus des quartiers difficiles pour encadrer ces cas qualifiés "d'hyper complexes". 
Le film interprète que l'Etat abandonne les cas difficiles aux associations charitatives et religieuses, qui heureusement son là pour les familles de ces ados. Car l'Etat non content de les oublier, n'arrête pas de mettre des bâtons dans les roues via les inspecteurs qui sont chargés de vérifier le travail de ces férus bénévoles. Au mieux c’est de la publicité déguisée. Au pire, c’est carrément de la propagande.

jeudi 13 juin 2019

Les mots étaient des loups V. Khoury-Ghata

L'homme prudent accrochait sa famille à sa ceinture
la mode le voulait
la lune n'était qu'un réflexe du soleil qui prolongeait
deux fois de suite dans le même puits
la première pour se laver
la deuxième pour déplacer son poids d'eau et de bruit
le froid rétrécissait aux dimensions d'une pomme
se hisser sur la pointe des pieds suffisait pour le cueillir
l'été le dilatait d'un horizon à l'autre
le ciel était son hamac renversé

Soleil était le nom du premier coq
lune celui de la première poule
le pain à portée de main de la lune disparaissait selon
le chasseur
son coq devenu aphone
il se désintéressa du calendrier
le temps s'écrivit alors au brouillon
on tirait les années à courte paille
la nuit le jour se jouaient à pile ou face
le basilic décidait de tout

lus par l'auteur
œuvre aux accents autobiographiques, elle raconte son enfance, les femmes de son pays, la guerre civile, son exil à Paris qui n’est plus un exil, et, bien sûr, son amour des mots, de l’écriture et de la poésie.

lundi 10 juin 2019

L'insomnie T. Ben Jelloun

J'ai tué ma mère. Un oreiller sur le visage. J'ai appuyé un peu. Elle n'a même pas gigoté. Elle a cessé de respirer. C'est tout. Ensuite j'ai dormi, longtemps, profondément.
J'ai dû dormir des heures, car j'ai fait de nombreux rêves très beaux, lumineux, colorés, parfumés.
C'était la première fois que je passais toute une nuit dans un sommeil profond, apaisant, réparateur. Je ne me suis même pas levé pour pisser. C'est étonnant, car d'habitude c'est toutes les deux heures. J'ai une petite vessie devenue intolérante avec l'âge. Mais là, rien.
D'après l'auteur :  c’est un thriller tragi-comique, j’ai voulu raconter cette histoire avec malice et humour, et même une pointe d’ambiguïté : s’agit-il vraiment d’un criminel, ou ne fait-il que précipiter la mort ? Avec, d’ailleurs, un succès inégal… 
Je n'en garderai pas un grand souvenir.

lundi 15 avril 2019

Doubles vies O.Assayas

2018 France 107 min Comédie Réalisateur  Olivier Assayas. Avec Guillaume Canet, Juliette Binoche, Vincent Macaigne, Nora Hamzawi, Christa Théret y Pascal Greggory.
video Nouvel Obs

Alain (Guillaume Canet) dirige une maison d’éditions à Paris. À l’issue d’un déjeuner, il rejette le dernier manuscrit de l’écrivain Léonard Spiegel (Vincent Macaigne), avec lequel il entretient des relations amicales et dont il avait publié les précédentes œuvres.
Il faut dire qu’Alain se pose beaucoup de questions : le marché du livre a été bouleversé par l’essor du numérique, tandis que les citoyens rechignent de plus en plus à acheter des biens culturels. Il compte notamment sur Laure (Christa Theret), responsable du développement digital au sein de la maison d’éditions, pour l’aider à prendre les bonnes décisions, même si Alain a des positions moins tranchées que celle de la jeune femme (qui est également sa maîtresse « officieuse »).
De son côté, Léonard partage sa vie avec Valérie (Nora Hamzawi), assistante d’un candidat politique en Mayenne, mais il la trompe avec Selena (Juliette Binoche), la compagne d’Alain. D’ailleurs, il finit par se demander si cette liaison n’aurait pas un rapport avec le refus de son manuscrit…
Une réflexion sur notre époque, et les différents changements culturels et sociaux qui lui correspondent. Réflexion développée à travers le prisme du monde de l’édition et doublée d’une trame assez classique de chassé-croisé amoureux, impliquant les différents personnages du film.
Dommage, le sujet aurait pu être traité avec un plus de profondeur, les personnages sont tellement caricaturaux que l'intérêt diminue et disparaît. Bons acteurs.

jeudi 28 mars 2019

L'Art de mourir M de Hennezel/J.Y. Leloup

L'expression l"art de mourir" a-t-elle encore un sens aujourd'hui, dans notre monde matérialiste, obsédé par le progrès technique et terrifié par la mort?
La plupart de nos contemporains, en Occident, refusent l'idée même de la mort, et à plus forte raison celle qu'on puisse vivre avec elle et l'approcher le jour venu consciemment et paisiblement. Se réveiller le matin en se souvenant que l'on est mortel, comme on le fait dans certains monastères, paraît d'un autre temps. De même, la sagesse des bouddhistes, qui acceptent la mort comme faisant partie de la vie, semble exotique. Celle de ces Indiens d'Amérique ne l'est pas moins, qui portent leur mort sur l'épaule gauche, tel un oiseau invisible, conscients d'être seulement de passage sur cette terre. Poutant, de l'avis de tous, ces "sagesses" non seulement aident à vivre, mais donnent à la vie son poids de sens et sa valeur.
Les auteurs incitent clairement à se connaître, à s'accepter, à s'aimer soi pour parvenir à accompagner les mourants :
« La connaissance de soi ouvre ainsi à la tolérance. Cela nous semble être un préalable à toute démarche d'accompagnement. Comment, en effet, peut-on prétendre écouter la souffrance spirituelle d'un mourant si l'on n'a pas commencé par écouter la sienne ? Comment une équipe hospitalière peut-elle assumer cette dimension spirituelle si elle ne se donne pas les moyens de réfléchir à sa propre conception de la mort ? »

dimanche 24 mars 2019

Modus operandi M. Ledun

"Cette ville pue la mort, marmonne l'inspecteur Eric Darrieux, adossé à la portière de sa vieille Peugeot. Tu m'entends, Grenoble? La mort par tous tes trous!"
Dimanche 15 janvier 2006, une avenue, quelque part entre un bar et son appartement.
"Plus de quarante ans que je roule pour toi."
Darrieux siffle le fond de sa bouteille de whisky. Les immeubles valsent autour de lui. Il tente de se retourner, trébuche sur le trottoir et se fend la lèvre supérieure sur le capot. Les mains à plat sur le bitume gelé, il étouffe un juron et part à la recherche de ses clefs.
"Quarante ans que j'use mes semelles dans tes rues et tes escaliers en or gris. Et que m'as-tu donné en échange?"
Usé jusqu'à la corde, dépressif, alcoolique et loin de sa famille, le commissaire enquête sur des enfants disparus: enlèvement ou fugue? Hanté par son passé, par un épisode dramatique de son enfance non résolu, il retourne dans son ancien quartier où vivent les gamins poussé par les démons de l'alcool, asocial, divorcé, père de deux petite filles qu'il ne voit plus, seule Catherine le soutient.
On lit le roman avec plaisir même si l'auteur s'amuse à nous perdre, tout tourne autour de Darrieux, faux-semblants, perplexité, confusion.

lundi 18 mars 2019

La vraie vie A. Dieudonné

A la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et celle des cadavres.
Des daguets, des sangliers, des cerfs. Et puis des têtes d'antilopes, de toutes les sortes et de toutes les tailles, springboks, impalas, gnous, oryx, kobus... Quelques zèbres amputés du corps. Sur une estrade, un lion entier, les crocs serrés autour du cou d'une petite gazelle.
Et dans un coin, il y avait la hyène.
Tout empaillée qu'elle était, elle vivait, j'en étais certaine, et elle se délectait de l'effroi qu'elle provoquait dans chaque regard qui rencontrait le sien. Aux murs, dans des cadres, mon père posait, fier, son fusil à la main, sur des animaux morts. Il avait toujours la même pose, un pied sur la bête, un poing sur la hanche et l'autre main qui brandissait l'arme en signe de victoire, ce qui le faisait davantage ressembler à un milicien rebelle shooté à l'adrelanine du génocide qu'à un père de famille.
Le premier roman de cette jeune Bruxelloise de 36 ans fait sensation en cette rentrée littéraire. La Vraie Vie est un roman initiatique détonant où le réel vacille. "En dehors de la chasse, mon père avait deux passions dans la vie : la télé et le whisky."Se lit d'une traite.

jeudi 8 novembre 2018

Couleurs de l'incendie P.Lemaitre


Si les obsèques de Marcel Péricourt furent perturbées et s'achevèrent même de façon franchement chaotique, du moins commencèrent-elles à l'heure. Dès le début de la mati­née, le boulevard de Courcelles était fermé à la circulation. Rassemblée dans la cour, la musique de la garde républicaine bruissait des essais feutrés des instruments, tandis que les automobiles déversaient sur le trottoir ambassadeurs, parle­mentaires, généraux, délégations étrangères qui se saluaient gravement. Des académiciens passaient sous le grand dais noir à crépines d'argent portant le chiffre du défunt qui cou­vrait le large perron et suivaient les discrètes consignes du maître de cérémonie chargé d'ordonner toute cette foule dans l'attente de la levée du corps. On reconnaissait beau­coup de visages. Des funérailles de cette importance, c'était comme un mariage ducal ou la présentation d'une collection de Lucien Lelong, le lieu où il fallait se montrer quand on avait un certain rang.
Deuxième tome de la trilogie, le personnage principal est Madeleine, riche héritière, mais en 1917 elle devait faire confiance à Gustave Joubert, le fondé de pouvoir de la Banque Péricourt, qu'elle n'a pas voulu épouser et qui se vengera en la ruinant. Il y a Paul, âgé de sept ans, le fils de Madeleine qui malheureux tente de mourir. Il y a Léonce, la belle employée de maison, l'oncle Charles, Vlady, la nurse polonaise; Solange, la diva italienne...et des événnements, le krach boursier, la montée du fascisme, les débuts de l'aviation, l'évasion fiscale,  le tout raconté avec humour.
On attend le troisième volume.

 Pierre Lemaitre présente ses « Couleurs de l’incendie », deuxième volet de la trilogie inaugurée avec « Au revoir là-haut », prix Goncourt 2013 à la Grande Librairie.