vendredi 18 avril 2008

Ce que nous voile le voile Régis Débray

Qu'on le veuille ou non, l'Education nationale sert en France d'avant-poste au maintien d'un ressourcement égalitaire bénéfique aux plus démunis, et aux tenants d'un islam de France. Le bouclier laïque sauvergarde un refuge ouvert à tous, non pas pluri-mais trans-communautaire. Il est d'autant plus appréciable que ce qu'il met à l'abri n'est pas une arrogance ethnocentrique mais la faculté offerte à quiconque, Français de première ou de dixième génération , étranger, Européen ou non, de moduler à loisir son identité, ou d'en croiser plusieurs, par une pratique exercée du libre examen.

dimanche 13 avril 2008

L'immeuble Yacoubian Alaa El Aswany

Cent mètres à peine séparent le passage Bahlar où habite Zaki Dessouki de son bureau de l'immeuble Yacoubian, mais il met, tous les matins, une heure à les franchir car il lui faut saluer ses amis de la rue: les marchands de chaussures et leurs commis des deux sexes, les garçons des cafés, le personnel du cinéma, les habitués du magasin de café brésilien. Zaki bey connaît par leur nom jusqu'aux concierges, cireurs de souliers, mendiants et agents de la circulation. Il échange avec eux salutations et nouvelles. C'est un des plus anciens habitants de la rue Soliman-Pacha. Arrivé à la fin des années 1940, après ses études en France, il ne s'en est plus jamais éloigné. Pour les habitants de la rue, c'est un aimable personnage folklorique, vêtu été comme hiver d'un complet dont l'ampleur dissimule un corps maigre et chétif, une pochette soigneusement repassée et assortie à la couleur de la cravate dépassant de la poche de la veste, son fameux cigare à la bouche -du temps de sa splendeur, c'etait un luxueux cigare cubain, maintenant il fume un mauvais spécimen local à l'odeur épouvantable et qui tire mal-, son visage ridé de vieillard, ses épaisses lunettes, ses fauses dents brillantes et ses cheveux teints en noir dont les rares mèches sont alignées de gauche à droite pour cacher un cràne dégarni. En un mot, Zaki Dessouki est un personnage de légende...

jeudi 3 avril 2008

La Mort du roi Tsongor de Laurent Gaudé

D'ordinaire,Katabolonga était le premier à se lever dans le palais. Il arpentait les couloirs vides tandis qu'au-dehors la nuit pesait encore de tout son poids sur les collines. Pas un bruit n'accompagnait sa marche.Il avançait sans croiser personne,de sa chambre à la salle du tabouret d'or.Sa silhouette était celle d'un être vaporeux qui glissait le long des murs. C'était ainsi. Il s'acquittait de sa tâche, en silence, avant que le jour ne se lève.
Mais ce matin-là, il n'était pas seul. Ce matin-là, une agitation fiévreuse régnait dans les couloirs. Des dizaines et des dizaines d'ouvriers et de porteurs allaient et venaient avec précaution, parlant à voix basse pour ne réveiller personne. C'était comme un grand navire de contrebandiers qui déchargeait sa cargaison dans le secret de la nuit. Tout le monde s'affairait en silence. Au palais de Massaba, il n'y avait pas eu de nuit. Le travail n'avait pas cessé.

vendredi 28 mars 2008

Dans la maison du père Yannick Lahens

"Je devais rester trois années chez les demoiselles Vedin. J'y appris à coups d'insultes et de fouet, les rudiments d'orthographe, de géographie et de grammaire et, somme toute, peu de choses qui pouvaient me relier à ma terre natale. Et surtout, sous cette avalanche de mots, je compris très tôt que se cachait une autre histoire, la vraie, celle des vainqueurs et des vaincus, des conquérants et des défaits de tous les camps, celle où l'amour et la haine, le bien et le mal avaient souvent le même visage. J'y fis enfin l'apprentissage d'une deuxième société en dehors de celle de ma famille et j'y forgeai surtout mon caractère."

lundi 10 mars 2008

L'élégance du hérisson de Muriel Barbery


Apparemment, de temps en temps, les adultes prennent le temps de s'asseoir et de contempler le désastre qu'est leur vie. Alors ils se lamentent sans comprendre et, comme des mouches qui se cognent toujours à la même vitre, ils s'agitent, ils souffrent, ils dépérissent, ils dépriments et ils s'interrogent sur l'engrenage qui les a conduits là où ils ne voulaient pas aller. Les plus intelligents en font même une religion: ah, la méprisable vacuité de l'existence bourgeoise! Il y a des cyniques dans ce genre qui dînent à la table de papa: "Que sont nos rêves de jeunesse devenus?" demandent-ils d'un air désabusé et satisfait. "Ils se sont envolés et la vie est une chienne." Je déteste cette fausse lucidité de la maturité. La vérité c'est qu'ils sont comme les autres, des gamins qui ne comprennent pas ce qui leur est arrivé et qui jouent aux gros durs alors qu'ils ont envie de pleurer.

vendredi 7 mars 2008

L'empreinte du renard de Moussa Konaté

Elle marchait à grandes enjambées, à travers ronces et épines, sans rien voir,sans rien entendre. Bien qu'il fût à peine dix heures, le soleil brûlait. Sur un terrain vague, des enfantsjouaient au football dans un joyeux tohu-bohu. Elle avançait, parmi eux, au milieu des propos et des rires moqueurs que provoquaient les coups de pied ou de tête qu'elle donnait involontairement au ballon.
-Vive Yalèmo! Vive Yalèmo! scandaient ironiquement les sautereaux en s'esclaffant et en dansant autour de la jeune fille qui suait et soufflait. Or Yalèmo n'entendait ni ne voyait toujours rien. Elle franchit l'aire de jeu, s'engagea dans la ruelle menant au village, dont on pouvait apercevoir encore les toits de chaume.