A quoi sert de voyager si tu t'emmènes avec toi ? C'est d’âme qu'il faut changer, non de climat."
(Sénèque)
Journal de lecture, de coups de coeur et de coups de gueule.
Sur l'île de Sulawesi vivent les Toraja. L'existence de ce peuple est obsessionnellement rythmée par la mort. Lorsque l'un d'eux vient à mourir, l'organisation de ses funérailles occupe des semaines, des mois, parfois des années. Il convient de faire venir à la cérémonie tous les membres de la famlle du défunt. Cela peut représenter des milliers de personnes dispersées sur l'ensemble de l'archipel indonésien, voire au-delà. les faire voyager. les héberger, les nourrir incombe à ses proches. Il n'est pas rare que ceux-ci s'endettent durablement afin de pouvoir respecter la tradition.
L'arbre du pays Toraja est une sépulture pour les très jeunes enfants décédés au cours des premiers mois de leur vie. A partir de là, le personnage de Claudel est confronté à la mort d'Eugène, son meilleur ami, des suites d'un cancer au poumon; à la vieillesse et la maladie de sa mère; au temps inexorable, arrivé à la cinquantaine. Il s'interroge sur ce qui déclenche la maladie chez certains, sur le refus de vieillir et de la mort dans nos sociétés.
"Mon grand-père tenait le Café de L’Excelsior, un bistro étriqué dont les mauvaises chaises et les quatre tables de pin rongées par les coups d’éponge composaient un décor en demi-teintes violines. L’endroit formait une enclave oubliée contre laquelle les rumeurs du monde, et ses agitations, paraissaient se rompre à la façon des hautes vagues sur l’étrave d’un navire. Tout y avait déjà la qualité de l’estompe, comme si le lieu s’apprêtait à se noyer dans un temps au fur et à mesure plus vorace, et qui ne tolérait ni la compassion pour les lieux inspirés, ni la noblesse des rares survivants qui ne cessaient de les hanter. Aujourd’hui, son souvenir en moi se pare d’ ailleurs d’un brouillard qui rend les traits confus. Je ne me souviens à vrai dire qu’incomplètement de L’Excelsior, ainsi que de mon grand-père : me reviennent pourtant avec la netteté franche que donnent aux émotions les amours électives, le dessin de ses mains rugueuses aux ongles souvent endeuillés de charbon, la masse écrasante de sa stature de chêne gaulois, et ses bons sourires, plissés du front au menton, accompagnant les mots q u’il me lançait après m’ a voir grondé pour quelques bêtises : « Va donc petit, je te pardonne, mange la vie car c’est du sucre à ton âge ! »
Je ne sais pas trop par où commencer. C'est bien difficile. Il y a tout ce temps parti, que les morts ne reprendront jamais, et les visages aussi, les sourires, les plaies. Mais il faut tout de même que j'essaie de dire. De dire ce qui depuis vingt ans me travaille le coeur. Les remords et les grandes questions. Il faut que j'ouvre au couteau le mystère comme un ventre, et que j'y plonge à pleines mains, même si rien ne changera rien à rien. Etouffante atmosphère de guerre et de violence, de silence, de non-dits; triste cette histoire qui tourne en rond.