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jeudi 14 septembre 2023
Toutes les images disparaîtront. la femme accroupie qui urinait en plein jour derrière un baraquement servant le café, en bordure des ruines, à Yvetot, après la guerre, se renculottait debout, jupe relevée, et s'en retournait au café la figure pleine de larmes d'Alida Valli dansant avec Georges Wilson dans le film Une aussi longue absence l'homme croisé sur un trottoir de Padoue, l'été 90, avec des mains attachées aux épaules, évoquant aussitôt le souvenir de la thalidomide prescrite aux femmes enceintes contre les nausées trente ans plus tôt et du même coup l'histoire drôle qui se racontait ensuite: une future mère tricote de la layette en avalant régulièrement de la thalidomide, un rang, un cachet. Une amie horrifiée lui dit, tu ne sais donc pas que ton bébé risque de naître sans bras, et elle répond, oui je sais bien mais je ne sais pas tricoter les manches.
Cette
chronique de l'après guerre évoque par petites touches l'évolution de
la société française à travers les souvenirs de l'auteur et sa propre
expérience. Ecrit à la troisième personne, il porte un regard
presqu'extérieur sur la femme qu'elle était. Elle se souvient, de
conversations de table quand elle avait 6 ans, de la télévision qu'on
regardait au café du coin, de la première voiture et de ce type qui
vantait Paic Citron sur Europe 1, des vacances en Espagne si bon marché,
de 68 et de Sartre, de Kiri le Clown et de la petite ville normande où elle a grandi. Les couches de mémoire se sédimentent et Annie Ernaux exhume
60 ans d'impressions, de jalons qui marquent une époque, un moment du
temps.
Le récit d'Annie Ernaux est
très touchant. il nous renvoie à notre condition d'étoiles filantes qui
accumulent expériences, sensations, souvenirs et connaissances,
importantes ou dérisoires mais qui pour la plupart sont vouées à
disparaître avec nous et, en même temps, il rappelle de manière
saisissante ce qui fait que la vie vaut la peine d'être vécue, ces
milliers de minuscules sensations, de plaisirs plus ou moins grands, de
secondes où le bonheur surgit d'un rayon de soleil ou d'une odeur
retrouvée.
dimanche 18 juin 2023
La place A. Ernaux
J'ai passé les épreuves pratiques du Capes dan sun lycée de Lyon, à la Croix-Rousse. Un lycée neuf, avec des plantes vertes dan la partie réservée à l'administration et au corps enseignant, une bibliothèque au sol en moquette sable. J'ai attendu là qu'on vienne me chercher pour faire mon cours, objet de l'épreuve, devant l'inspecteur et deux assesseurs, des profs de letters très confirmés. Une femme corrigeait des copies avec hauteur, sans hésiter. Il suffisait de franchir correctement l'heure suivante pour être autorisée à faire comme elle toute ma vie. Devant une classe de première, des matheux, j'ai expliqué vingt-cinq lignes- il fallait les numéroter- du Père Goriot de Balzac. "Vous els avez traînés, vos élèves", m'a reproché l'inspecteur ensuite, dans le bureau du proviseur.
L'auteure
raconte la vie de son père après la mort récente de ce dernier. Elle
plonge dans les origines de ses parents, de ses grands-parents. le
milieu agricole, puis ouvrier pour son père et ce petit commerce qui
permet à ses parents d'évoluer et d'occuper une place dans la société et
surtout la vie de leur village. Ce père taiseux, fier, simple, donnant
le meilleur à sa fille sans comprendre que cela va créer une frontière
entre eux. Annie raconte son enfance aussi, l'ouverture sur un monde que
ses parents ne connaissent pas et la distance prise au fur et à mesure
du temps. La honte devient la place.Il n'est pas facile d'écrire sur soi ou sa famille et l'auteure a enlevé tout affect de ses écrits.
dimanche 4 juin 2023
Ce qu'ils disent ou rien A. Ernaux
Parfois j'ai l'impression d'avoir des secrets. Ce ne sont pas des secrets puisque je n'ai pas envie d'en parler et aussi bien ces choses là ne peuvent pas se dire à personne, trop bizarre. Céline sort avec un type du lycée, de première, il l'attend au coin de la Poste à quatre heures, au moins c'est clair son secret, si j'étais elle je ne me cacherais mème pas. mais moi ça n'a pas de forme. Rien que d'y penser je me sens lourde, une vraie loche, je voudrais dormir jusqu'au moment où je comprendrai mieux, à dix-huit ou vingt ans peut-être. Il doit bien y avoir un jour où tout s'éclaire, se met en place, il n'y a plus qu'à marcher tranquille, tout droit, mariée, deux enfants, un métier pas trop minable, racontez vos rêves d'avenir, un sujet de rédaction, j'avais eu une bonne note. L'avenir, quand je vois toutes ces années à passer dans les bouquins, j'ai un grand creux dans la tête, toutes ces choses que je ne sais pas encore et qu'il faudra écrire et dire.
Publié en 1977, Anne est une adolescente, qui après sa troisième et son BEPC, se prépare à entrer au lycée. Elle narre sa vie, sa famille, ses études et ses premiers émois sexuels. En rebellion contre ses parents, Anne ne supporte plus leur autorité, leurs idées, leur petite vie étriquée et leur mollesse. Son esprit est confus, elle s'interroge sur son avenir, avec l'angoisse de devenir comme eux (Didier Eribon) Annie Ernaux analyse avec une grande justesse la montée du désir, le besoin de liberté, d'indépendance, de responsabililté chez cette adolescente. Impulsions incontrôlables, peurs, moments euphoriques, déprimes... la palette des émotions de ce passage entre l'enfance et la maturité est extrêmement bien décrite, avec une réalité intransigeante, souvent crue et violente.
lundi 4 mars 2013
L'autre fille A.Ernaux
C'est une photo de couleur sépia, ovale, collée sur le carton jauni d'un livret, elle montre un bébé juché de trois-quarts sur des coussins festonnés, superposés. Il est revêtu d'une chemise brodée, à une seule bride, large, sur laquelle s'attache un gros noeud un peu en arrière de l'épaule, comme une grosse fleur ou les ailes d'u papillon géant. Un bébé tout en longueur, peu charnu, dont les jambes écartées avancent, tendues jusqu'au rebord de la table. Sous ses cheveux ramenés en rouleau sous son front bombé, il écarquille les yeux avec une intensité presuqe dévorante.
Voilà le portrait non pas de l'auteure comme elle avait cru, mais de sa jeune soeur morte enfant et qu'elle ne connaîtra pas. Soeur dont on ne lui parlera jamais, dont elle apprendra l'existence passée par hasard.
Soeur qui la hante. Cette lettre lui est adressée, mème si elle ne la lira jamais.
Secrets de famille.
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