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jeudi 4 décembre 2025

Jacaranda G. Faye

La guerre! J'ignore pourquoi j'ai répondu "la guerre" quand Sophie, la déléguée qui préparait ma défense au conseil de classe, m'a demandé pour quelles raisons mes résultats du dernier trimestre étaient si catastrophiques. Elle a insisté: "La guerre?"  J'ai répété : "Oui, la guerre." Je n'allais quand même pas avouer que je n'avais rien foutu, que j'étais un tire-au-flanc qui passait son temps à rêvasser et à écouter du rock. Il fallait une explication convaincante, impossible à vérifier, et qui puisse émouvoir le conseil de classe. J'aurais pu prendre l'excuse de la maladie grave, du cancer ou de l'insuffisance cardiaque, mais il aurait fallu fournir des justificatifs médicaux; ou raconter que mes parents s'étaient récemment séparés, mais c'était le cas de la moitié des élèves du bahut et ça ne les empêchait pas d'avoir des notes convenables. 

Huit ans après Petit Pays, son deuxième roman, Jacaranda, raconte comment une société se reconstruit après l’indicible d’un génocide : que fait-on de la violence, des envies de vengeance ? Comment faire société alors que les victimes vivent à côté de leurs bourreaux ?  En 1994, Milan le narrateur a douze ans et se heurte sans comprendre au mutisme de sa mère qui, s'étant toujours soigneusement gardée d'évoquer son passé et son pays d'origine depuis son arrivée en France une vingtaine d'années plus tôt, se referme plus que jamais lorsque le génocide fait malgré tout effraction chez eux par le biais des médias. Dès lors et pendant ce qui durera une bonne partie de sa vie, Milan n'aura de cesse de comprendre les raisons du silence maternel. A mesure de ses séjours au Rwanda, le jeune homme passe progressivement d'une posture d'étranger que tout surprend, voire rebute, et qui lui vaut d'être traité en muzungu, autrement dit en Blanc malgré son teint métissé, à celle d'un véritable enfant du pays, aux attaches suffisamment puissantes pour qu'il n'ait plus envie de repartir et fasse sien le combat des habitants pour leur avenir.


vendredi 17 février 2017

Petit pays G.Faye

Je ne sais vraiment pas comment cette histoire a commencé. Papa nous avait pourtant tout expliqué, un jour, dans la camionnette.
-Vous voyez, au Burundi, c'est comme au Rwanda. Il y a trois groupes différents, on appelle ça les etnies. Les Hutu sont les plus nombrux, ils sont petits avec de gros nez.
- Comme Donatien? j'avais demandé.
- Non, lui c'est un Zaïrois, c'est pas pareil. Comme Prothé, par exemple, notre cuisinier. Il y a aussi les Twa, les pygmées. Eux, passons, ils sont quelques-uns seulement, on va dire qu'ils ne comptent pas. Et puis il y a les Tutsi, comme votre maman. Il ssont beaucoup moins nombreux que les Hutu, ils sont grands et maigres avec des nez fins et on ne sait jamais ce qu'ils ont dans la tête. Toi, Gabriel, avait-il dit en me pointant du doigt, tu es un vrai Tutsi, on ne sait jamais ce que tu penses
Premier roman du rappeur Gaël Faye, 34 ans, comme son Gabriel, métis franco-rwandais qui raconte son enfance au Burundi. Elle était quasi idyllique avant que sa géographie intime (le divorce de ses parents) et bientôt la géopolitique (la guerre civile et le génocide au Rwanda voisin) vacillent jusqu’au chaos et l’exil en France. Ecrit à hauteur du gamin que Gabriel était alors, Petit Pays a cette fraîcheur et cette curiosité naïve qu’on prête à cet âge. Mais derrière ce roman d’apprentissage lumineux, Faye sonde des thèmes décisifs : la relation entre métissage et identité, l’irresponsabilité des politiques, le naufrage mental des rescapés de la folie humaine, l’impuissance de l’enfant-spectateur, entre autres.